L'installation anarchique des dos d'ânes aboutit à des résultats contraires aux objectifs escomptés»
Bouazza Kherrati, président de l'Association marocaine de protection des consommateurs (AMPOC)
30.10.2006 | 16h11
Le Matin : Que pensez-vous de la multiplication anarchique des dos d'âne?
Bouazza Kherrati : Depuis que l'idée s'est généralisée au Maroc, on en voit un peu partout. Dire même que dans certains endroits, ils sont responsables d'accidents.
Donc, leur installation anarchique aboutit à des résultats contraires aux objectifs escomptés: limiter le nombre d'accidents.
Certains citoyens se permettent leur installation sans demander l'autorisation de la commission de la circulation de la ville.
Y a-t-il une loi qui protège le consommateur surtout que ce type de ralentisseurs provoque beaucoup de dégâts au niveau des véhicules?
Les dos d'âne ne sont pas une fin en soit. C'est un moyen supplémentaire pour diminuer le risque d'accidents. Leur profusion sans étude préalable et sans signalisation nuit d'avantage aux usagers de la route.
Le code d'usage permet leur installation au niveau de certains passages protégés pour piétons, à la rentrée des établissements scolaires et à l'approche des feux de croisement si l'axe routier est trop long.
Qui serait le vrai coupable en cas d'un accident provoqué par un dos d'âne ?
Définir la responsabilité demande toujours l'analyse du cas. Dans les villes du nord du Maroc, les dos d'ânes sont toujours signalés à l'avance par une plaque d'information, suivi d'un feu orange clignotant. Dans ce cas, le responsable serait le conducteur qui n'avait pas respecté le code de la route. Dans le cas contraire, et s'il n'y a pas de plaques de limitation de vitesse, la responsabilité incombe à celui qui a installé le dos d'âne.
Quelle est la démarche à suivre par
la victime?
Comme dans tous les cas de dégâts matériels provoqués par l'action directe ou indirecte du tiers sur les biens individuels, le premier geste est de porter plainte. Dans cette situation, toutes les pièces justifiant la non régularité du dos d'âne sont nécessaires. Ensuite, il faut chercher à avoir une copie de la décision communale ou du PV de la commission de la circulation relative à l'installation du dos d'âne incriminé.
Avez-vous entrepris des actions dans ce sens, sinon, que comptez-vous faire?
Non, mais dans certaines villes, le conseil a ordonné la destruction des dos d'âne installés par les riverains.
Malheureusement, les dos d'âne sont automatiquement remplacés par des nids de poule que les communes tardent à combler. A l'heure où la circulation urbaine est gérée par ordinateur dans plusieurs métropoles du monde, certaines villes nationales sont dans l'incapacité d'entretenir les feux de croisement et ne disposent pas de plans de circulation.
L'installation des dos d'âne est donc pour elles une aubaine mais ne résoudrait jamais, à elle seule, les excès de vitesse. Car, elle reste seulement un supplément de sécurité routière dans certains points dangereux.
L'anarchie enrageante des dos d'âne
30.10.2006 | 16h09
Auparavant, c'étaient les trous béants, les bouches d'égouts mal faites, les cratères et les nids de poule. Les usagers de la route peinaient à circuler, ils slalomaient entre ces différentes embûches qui truffaient nos routes. A présent, ce sont à la fois les trous béants, les bouches d'égouts mal faites, les cratères, les nids de poule et les dos d'âne. Du coup, aucune esquive n'est possible. Une virée en voiture ressemble plus à une course de 3.000 mètres steeple, voire une ballade sur un terrain miné
Communément connus sous l'appellation «policiers morts», les dos d'âne n'en finissent pas d'envahir les boulevards. Installés un peu partout et souvent n'importe comment, ils rendent les routes difficilement praticables. Leur nombre excessif suscite de vives réactions de la part des usagers de la route et fait râler les plus calmes et les plus modérés des automobilistes. «Cela devient de plus en plus enrageant. Circuler en ville relève désormais du cauchemar», indique un automobiliste, visiblement très irrité par l'explosion du phénomène. Pour ce chauffeur de taxi, le malheur est encore plus important : «C'est un scandale.
Franchir des obstacles interminables à longueur de journée est une sorte de torture. Croyez-moi, le moral en reçoit un sacré coup, le véhicule aussi», souligne le taximan. En effet, implantés n'importe comment et, dans plusieurs cas, sans signalisation préalable qui permet d'anticiper le danger, les «gendarmes couchés», autre appellation de ce genre de ralentisseurs de vitesse, endommagent sérieusement les véhicules. «La durée de vie de mes amortisseurs est de plus en plus limitée à cause de ces dos d'âne qui ressemblent plutôt à des dos de dromadaires», se plaint le taximan, frustré. «Je suis obligé de changer mes amortisseurs tous les quatre mois au lieu d'une fois par an, comme c'était le cas, il y a deux ans», ajoute-t- il.
En effet, selon un spécialiste en mécanique automobile, outre les amortisseurs, d'autres parties du véhicule en pâtissent, notamment les chapes et le système de direction, les rotules, les verseaux de suspension, les silentblocs ou les supports moteur. D'autres parties du véhicule ne font pas exception, il s'agit des tringleries du parallélisme des roues et d'une manière indirecte la carrosserie au niveau de la fixation de la coque avec le châssis, sans compter les conséquences sur les passagers, à savoir les coups absorbés par la colonne vertébrale.
Des dommages qui se traduisent par une hausse des frais d'entretien. A en croire les témoignages de plusieurs vendeurs de pièces détachées et de ferrailleurs, la demande en pièces de rechange relatives à la suspension des véhicules a flambé ces deux dernières années. Une information entérinée par un responsable à Maghreb accessoires, importateur de pièces détachées, qui affirme que la vente des pièces de suspension a réalisé une hausse d'environ 35%, durant cette période. Un chiffre qui en dit long sur les trous enregistrés dans les bourses des propriétaires de véhicules
La succession exagérée des dos d'âne provoque également l'irritation des conducteurs. Sur de petites distances, plusieurs ralentisseurs sont installés d'une manière aléatoire et où, apparemment, aucune norme n'est respectée. Pour exemple, citons le boulevard Mekdad Lahrizi à l'arrondissement de Sbata, dont le président du conseil n'est autre que le ministre de l'Equipement, un responsable pourtant rompu aux normes et à ce qui se passe ailleurs en matière de lutte contre le vandalisme routier.
Sur une distance d'environ un kilomètre seulement (du premier au dernier ralentisseur), dix gendarmes couchés ont été installés récemment. Soit un ralentisseur tout les cent mètres. Trop pour un large boulevard de huit voies (plus large que l'autoroute), où le flux des véhicules est proportionnellement important. Sous d'autres cieux, en France par exemple, les ralentisseurs de type dos d'âne sont interdits sur les voies qui supportent un trafic important. Il en est ainsi des voies dont le trafic dépasse les 300 véhicules par heure. L'implantation n'est pas recommandée à partir de pointes de 200 véhicules/heure. Un seuil largement dépassé par le nombre de véhicules qui passent par le boulevard Mekdad Lahrizi
La mise en place de ces monticules, sans signalisation préalable, contraint souvent les conducteurs à freiner d'une manière brusque, provoquant consécutivement des collisions. La liste des exemples est longue. Entre autres, le nombre important d'accidents enregistrés sur la route côtière au niveau de douar Sidi Abdellah Belhaj à Casablanca, où plusieurs dos d'âne avaient été dressés. Les autorités ont été acculées à les enlever, une semaine après leur installation. Le nombre d'accidents a été assez important (environ quatre par jour). «Ils prétendent vouloir baisser le nombre des accidents de la route. Mais, apparemment, ils ignorent que c'est l'effet inverse qu'ils peuvent provoquer»,
affirme un automobiliste
Devant l'anarchie, le nombre abusif, l'absence de signalisation et de réglementation claire définissant au préalable les conditions de mise en place des ralentisseurs, des voix s'élèvent. Elles réclament la fin du désordre dans ce domaine en vue de préserver la sécurité ainsi que les intérêts et des piétons et des autres usagers de la voie publique. «Le droit du consommateur, en l'occurrence les automobilistes, est bafoué», souligne un conducteur
Bouâzza Kherrati, président de l'Association marocaine de protection des consommateurs (AMPOC), approuve. Il souligne que le recours quasi systématique aux ralentisseurs n'est pas la solution pour limiter le nombre des accidents. Selon lui, depuis que l'idée s'est généralisée, on en voit un peu partout. Leur installation anarchique aboutit à des résultats contraires aux objectifs escomptés. «Certains citoyens se permettent leur installation sans demander l'autorisation de la commission de la circulation de la ville», indique-t-il
Malgré le tollé soulevé par cette situation, la Commune urbaine de Casablanca semble bien décidée à généraliser la mise en place des dos d'âne. Selon la Division des infrastructures, «il en va de la sécurité des piétons». «C'est actuellement le meilleur moyen pour lutter contre l'excès de vitesse», souligne un responsable de cette division. Un argument jugé trop facile pour être accepté.
En effet, c'est comme si, pour lutter contre le vol, on arrête tous les citoyens, ou encore, pour combattre la corruption dans un service, on licencie tous les fonctionnaires
Dans certains cas, faut-il le préciser, l'argument de la lutte contre les accidents et les excès de vitesse n'est qu'un prétexte pour arriver à d'autres fins. Des élus se servent de l'installation des dos d'âne comme moyen pour attirer la sympathie des électeurs. «A la demande de quelques citoyens, l'élu bricole des dos d'âne sans se soucier des normes relatives aux conditions d'implantation», affirme Mohamed Heddadi, président du conseil de l'arrondissement de Sidi Othmane. Pour lui, les grandes artères doivent être épargnées. «Ce n'est guère commode pour les véhicules, surtout avec l'état vieillot de notre parc, de mettre des dos d'âne à chaque pâté de maisons», souligne Heddadi.
Selon le président du conseil d'un autre arrondissement, qui requiert l'anonymat, les accidents de la route n'incombent pas uniquement à l'inadvertance des conducteurs, les piétons assument aussi une part de responsabilité. «La route est faite d'abord pour les véhicules. Les piétons doivent faire preuve de beaucoup d'attention et utiliser les passages qui leur sont réservés», souligne-t-ilD'après la Division des infrastructures, l'on doit distinguer entre deux sortes de dos d'âne. Les uns installés par la Commune de Casablanca et les autres par des citoyens. Alors que les seconds sont anarchiques, les premiers obéissent aux normes. Ils sont implantés essentiellement dans les zones à haut risque notamment à proximité des établissements scolaires, des hôpitaux, des administrations, des marchés et aux abords des ronds-points
A ce jour, plus de 1.000 gendarmes couchés ont été placés. Le coût de cette opération n'est pas défini, leur installation étant intégrée dans les budgets des divers projets d'infrastructures. «Le taux d'accidents enregistré dans certains points noirs a sensiblement baissé après l'implantation des dos d'âne», indique un ingénieur communal. Un résultat qui ne justifie en rien le grand laxisme des autorités qui laissent des citoyens les bricoler sur la voie publique suite à de simples coups de tête.
Même si le tronçon est dangereux, c'est aux professionnels d'évaluer la situation et non aux citoyens qui s'improvisent en ingénieurs ès infrastructures. Les automobilistes, au même titre que les piétons, ont également des droits. Les autorités, qui ont tendance à aménager les premiers au détriment des deuxièmes, doivent prendre conscience de cette évidence et empêcher la pullulation des dos d'âne anarchiques. Sinon, qui d'autre pourrait le faire à leur place ?
Selon l'ingénieur communal, la sécurité des conducteurs et de leurs véhicules n'a pas été négligée.
La ville a opté pour des ralentisseurs d'une largeur de 3 à 4 m et d'une hauteur de 4 cm. Une couleur ocre et blanche a été choisie pour offrir plus de visibilité aux automobilistes. Cependant, anarchiques ou installés par la ville, plusieurs d'entre eux ne sont pas peints.
Ceux qui le sont, perdent beaucoup de leur couleur et de leur visibilité quelque temps après leur installation. Et bonjour les dégâts
Deux poids, deux mesures
Admettons que les responsables partent de l'évidence qu'une vie humaine vaut tous les dégâts que peuvent subir les véhicules des usagers de la route. Chose que personne ne peut contester. Surtout ceux ou celles qui ont perdu des êtres chers dans des accidents de la route, survenus devant des écoles. Les Marocains ne sont-ils pas tous égaux devant cette évidence ? N'ont-ils pas le droit d'être traités de la sorte? Et selon les mêmes critères ? Apparemment, ce n'est pas le cas.
A Casablanca, le lycée Lyautey est ceinturé par pas moins de dix dos d'âne, installés selon les règles de l'art. Une autre dizaine, installée cette fois d'une manière anarchique, complète l'arsenal. Rien que sur le boulevard Ziraoui qui passe devant la porte du lycée, quatre dos d'ânes rappellent les automobilistes trop pressés à l'ordre.
Jusque-là, tout va bien. Mais, à une centaine de mètres de la porte principale du lycée, les écoliers de l'établissement Ziraoui, situé sur le même boulevard, sont livrés à eux-mêmes. Pas un seul ralentisseur qui peut les protéger des chauffards. Même pas un malheureux dos d'âne anarchique. Manifestement, la sécurité des écoliers, argument cher aux responsables, n'est pas le seul enjeu dans l'affaireDes conditions drastiques
En France, les conditions d'implantation, les modalités de réalisation et les caractéristiques géométriques des ralentisseurs de type dos d'âne sont définies dans le décret 94-447 du 27 mai 1994 (publié au journal officiel du 4 juin 1994), ainsi que dans la norme NF 98-300. Ces équipements ont fait également l'objet d'un guide technique d'application publié par le Centre d'études sur les réseaux, les transports, l'urbanisme et les constructions publiques (CERTU). Selon ces normes, les ralentisseurs doivent être utilisés avec discernement.
Ils sont interdits sur les voies qui supportent un trafic important. Il en est ainsi des voies classées RCG (Routes à grande circulation) et des voies dont le trafic dépasse 3.000 véhicules par jour en MJA (Moyenne journalière annuelle).
Ce qui correspond à des pointes d'environ 300 véhicules par heure.
L'implantation n'est pas recommandée à partir de pointes de 200 véhicules par heure. Elle est proscrite sur les voies supportant un trafic poids lourds supérieur à 300/jour et elle n'est pas recommandée à partir d'un trafic de 100 poids lourds par jour. Les ralentisseurs sont également interdits sur les voies empruntées régulièrement par des lignes de transport public de personnes ainsi que sur les voies desservant des centres de secours, sauf accord préalable.
Le choix des types d'aménagement ainsi que la décision d'implantation de ralentisseurs de dos d'âne doivent résulter d'une réflexion préalable sur la sécurité, prenant en compte les mesures de vitesse, les risques pour les habitants, l'observation des comportements, l'analyse du trafic et de l'accidentologie sur la zone considérée.
Quel que soit le lieu d'implantation des ralentisseurs, l'ensemble des dispositifs de signalisation (horizontal ou vertical) doit être implanté de telle sorte que l'usager ne soit pas dangereusement surpris. Les zones d'implantation doivent être éclairées la nuit.
Mohamed Akisra | LE MATIN